
Un bocal fermé de terre humide et d'aiguilles de pin ne sent presque rien, les premières secondes. Il faut que la chaleur des mains le réchauffe un peu pour que l'odeur morte remonte enfin, verte et un peu âcre. Dans beaucoup de groupes de nounous, l'idée reçue veut qu'on multiplie les odeurs pour booster l'éveil sensoriel du tout-petit : plus le nez travaille, plus le cerveau progresse. Après des journées entières passées à observer des bébés renifler, patienter puis se détourner, j'en suis venue à penser l'inverse. Ce qui compte n'est pas le nombre d'odeurs proposées mais le silence qu'on laisse entre deux.
Cette idée reçue mérite d'être corrigée franchement, parce qu'elle pousse pas mal de parents et d'assistantes maternelles à empiler les stimulations olfactives comme s'il s'agissait d'une activité nature à cocher sur une liste. Pour l'odorat du bébé, la quantité n'est pas le bon indicateur : il réagit davantage au contraste qu'à l'abondance. C'est tout l'objet de ce billet, et ça change pas mal de choses dans la manière de construire une activité nature autour des odeurs.
Faut-il multiplier les odeurs pour éveiller l'odorat d'un bébé ?

Dans mon ancienne vie de bureau, tout passait par les yeux et les oreilles : écrans, open space, sonneries. En devenant assistante maternelle, j'ai vite remarqué que l'environnement des tout-petits est souvent saturé de couleurs vives et de sons synthétiques, et que leur nez, lui, est à peu près laissé de côté. Un matin, j'ai simplement froissé une feuille de menthe fraîche entre mes doigts, sous le nez d'un petit bonhomme de deux ans. Son regard s'est arrêté net, rond comme une soucoupe, pendant un bon moment. Pas de jouet qui clignote, pas de musique, juste cette odeur verte et piquante qui a suspendu la pièce entière.
L'erreur commune, c'est de penser qu'ajouter du romarin au pot de menthe, puis de la lavande, puis de la terre, va démultiplier l'effet. En pratique, j'observe plutôt le contraire : passé un certain point, l'enfant arrête de distinguer quoi que ce soit et se détourne, parfois en pleurant, parfois juste en perdant tout intérêt. C'est en glissant ces petites touches naturelles dans les soins, en cherchant à favoriser l'éveil sensoriel du bébé pendant les soins au quotidien, qu'elles gardent leur effet, un par un plutôt qu'en bouquet.
Le vrai levier, c'est le contraste, pas la quantité

Mes petits pots de nature sont nés d'une envie de sortir du synthétique : des bocaux en verre que je tiens moi-même, remplis de terre humide, de brins de lavande du jardin ou, certains jours, d'un peu d'algue séchée et d'herbes de dune ramassées lors d'une sortie à la Plage de Luc-sur-Mer. Le bac sensoriel classique, celui où on plonge les mains dans une seule matière à explorer, suit la même logique : un seul matériau capte l'attention bien plus longtemps que dix mélangés, et ce sont toujours des matières du quotidien, jamais les boîtes trop sophistiquées, qui fonctionnent le mieux.
C'est là que j'applique certains principes croisés dans la Formation Approche Multisensorielle SNOEZELEN [Aussi testee], une méthode Snoezelen qui met l'accent sur un espace sécurisant où l'on sollicite les sens en douceur plutôt qu'en masse. Ce que j'apprécie, c'est qu'elle donne des idées concrètes pour un coin calme construit avec des objets du quotidien ; elle reste pensée d'abord pour les structures collectives, donc tout n'est pas transposable tel quel chez une assistante maternelle seule à la maison. Aménager un coin apaisant n'a rien d'une question de mètres carrés, c'est surtout une question de régularité : le rythme de la journée compte autant que l'activité elle-même, un pot de nature sorti toujours au même moment devient un repère plutôt qu'une surprise.
Il m'arrive de voir cette attention soutenue se loger ailleurs que dans le nez : un poing fermé sur une poignée de riz, serré jusqu'à blanchir les petites jointures, et ce sourire qui ne lâche rien tant qu'on n'intervient pas. Cette concentration ne vient pas de la variété des matières proposées, elle vient du fait qu'il n'y en a qu'une à la fois. La motricité libre a ses propres règles de calme, et l'odorat n'y échappe pas : on ne force jamais un nez vers un pot qu'il refuse, exactement comme on ne force jamais une main vers un bac qu'elle ignore.
Reconnaître quand ça suffit

Reconnaître le point de bascule demande de l'observer plusieurs fois avant de le nommer. L'exposition continue à des odeurs, même naturelles, finit par saturer le système sensoriel du nourrisson : au lieu de l'aider à se concentrer, elle crée un bruit de fond olfactif qui fatigue sans qu'on s'en rende compte. Certains enfants sont plus sensibles que d'autres à ce trop-plein, presque jusqu'à une forme d'hypersensibilité sensorielle, et ça se voit tout de suite dans la façon qu'ils ont de se détourner ou de froncer le nez plus fort qu'avant.
C'est pour ça que les pots ne restent jamais ouverts toute la journée chez moi : c'est un rendez-vous, pas un décor permanent. Si l'air sent la lavande, la menthe et la terre mouillée en continu, l'enfant finit par ne plus rien distinguer, et le cerveau se met en veille pour se protéger. Le vrai retour au calme, c'est exactement celui que cherche aussi une approche Snoezelen, sauf qu'ici, un simple silence olfactif entre deux séances suffit amplement.
Marjorie, une ancienne collègue de bureau devenue elle-même parent à plein temps, me pose souvent la question que peu de parents osent formuler aussi directement : est-ce qu'on en fait trop, ou pas assez ? Quand je sens qu'un enfant devient agité plutôt qu'apaisé par une séance olfactive, je me demande d'abord si l'environnement n'est pas déjà trop chargé avant même d'y ajouter quoi que ce soit. Dans ces moments-là, il vaut mieux revenir à une neutralité totale et relaxer un bébé agité avant la sieste avec des techniques douces que d'insister avec une odeur de plus.
La même logique vaut pour d'autres sens : une main encore barbouillée de rouge qui n'arrive plus à se détacher de l'autre finit elle aussi par réclamer une pause plutôt qu'une couleur de plus à mélanger. Le trop-plein n'est jamais une question de nez seul.
Ce qui n'a pas marché : les écrans avant la sieste

Le plus jeune du groupe a un jour passé un long moment le nez collé au-dessus d'un bocal de romarin, immobile, sans qu'on ait besoin de dire un mot. Ce genre de calme, je ne l'ai jamais obtenu avec un écran, pas faute d'avoir essayé. Pendant une période, j'ai mis des vidéos YouTube avant la sieste, en pensant que ça aiderait à amorcer une transition en douceur. Résultat : les enfants arrivaient pour la sieste complètement surexcités, les yeux encore rivés sur l'écran, et l'endormissement prenait bien plus de temps qu'avant. Cette tentative-là, je l'ai abandonnée assez vite.
Raphaëlle, mère de jumeaux et abonnée aux histoires de sieste même quand elles tournent mal, adore justement ce genre de récit à la sortie : elle me demande presque systématiquement s'il s'est passé quelque chose de drôle dans la journée. Cette histoire d'écrans fait partie de son répertoire préféré. Elle m'a aussi demandé un jour si ses jumeaux réagissaient de façon normale à toute cette stimulation, une question à laquelle je ne réponds jamais à la légère. C'est pour observer ce genre de réaction sans paniquer, sans pour autant poser de diagnostic, que je trouve utile la Formation Retard Psychomoteur 0-3 ans [Coup de coeur] : elle aide surtout à savoir quand il est temps de suggérer aux parents d'en parler à leur pédiatre, sans jamais remplacer les vrais signes d'alerte du développement que seul un professionnel de santé sait vraiment interpréter.
Petits pots, grandes leçons

Travailler à hauteur de tout-petit m'a appris que l'éveil olfactif ne demande aucun budget particulier. Une branche de romarin, un peu d'herbe coupée, un galet encore tiède de soleil rapporté d'une sortie à la Plage de Luc-sur-Mer : tout est déjà là, à condition de ne pas vouloir tout montrer en même temps. Le jeu extérieur reste la meilleure source d'odeurs qui ne se fabrique pas en bocal, même les jours où le temps ne s'y prête pas vraiment.
Si je devais ne garder qu'un seul geste de tout ça, ce serait celui-ci : une odeur, un moment dédié, puis une vraie pause avant la suivante. Pas une liste à cocher, pas une collection à épater qui que ce soit. Pour les professionnelles en structure qui veulent pousser l'analyse plus loin, il existe aussi la Formation APP en creche [Pour les pros], clairement pensée pour un travail d'équipe en crèche, mais qui donne de bons réflexes pour questionner ses propres habitudes même en exerçant seule à la maison. Le tarif de ces formations varie selon les organismes et les financements possibles, mieux vaut aller vérifier directement sur leurs sites si l'envie de changer de routine se confirme. De mon côté, je retourne à mes petits pots de terre : une branche de sapin attend son tour pour le goûter, et je parierais sur une sacrée découverte pour des petits nez curieux, plus que sur un nouveau record de parfums empilés.